« L’avènement de la démocratie se produit à mon avis
lorsque les pauvres, forts de leur victoire, exterminent les uns, bannissent
les autres, et partagent également avec ceux qui restent le pouvoir politique
et les responsabilités de gouverner. Le plus souvent même, dans la cité
démocratique, ces responsabilités sont tirées au sort. »
Cet extrait de La République de Platon résume à lui
seul toute l’idée que je me fais de la démocratie, mais aussi celle que je me
fais de l’éternel recommencement de l’histoire.
Commençons par la première idée. La démocratie est
l’expression institutionnelle du relativisme. En donnant à chacun le potentiel
pouvoir de peser sur la vie publique, elle noie les valeurs suprêmes dans le
gloubiboulga des lubies, réduisant ainsi d’emblée leur importance et donc leur
capacité de l’emporter face à elles. De graves préjudice à la morale ou même à
une quelconque doctrine d’inspiration nietzschéenne plaçant un certain état
d’esprit au sommum d’une adéquation avec la vie naissent à coup sûr de ce
système qui a oublié que précisément tous ne sont pas égaux face à la nature et
ce faisant ne peuvent la défendre. Non, contrairement à ce que nous disent les
héritiers de la « french théorie », et particulièrement de Sartre, la
culture ne prime pas sur la nature, je dirais même que c’est l’inverse. Il n’y
a qu’à observer les nombreuses expériences sur le genre qui ont déjà été menées
pour s’en convaincre. De plus, comme le constatait Nietzsche, nous sommes
conditionnés par la physiologie de notre corps. Sans tomber dans des dérives
eugénistes pour le coup contre-nature, il conviendrait donc de prendre en
compte ces deux facteurs, de sorte à extraire de la population des personnes en
mesure par leur patrimoine génétique intellectuel et physique d’apporter des
solutions et des systèmes de régulation morales ou du moins adaptés à des
situations pour les empiristes acharnés. Seulement avec la démocratie, ce qui
donne son horizon à la façon dont une nature humaine doit s’envisager par
rapport à ses semblables ainsi qu’au reste de la nature s’en trouve réduit à
une affaire de lobbying.
Ce nivellement intellectuel par le bas, donc, entraîne pour
sûr le reste dans sa chute. D’où le fait que Weber parle d’un désenchantement
du monde propre aux sociétés modernes. (Comprenez « sociétés occidentales
et démocratiques »…) En effet, la démocratie implique le libéralisme,
c'est-à-dire une extension infinie des droits incompatible avec la sensibilité
exacerbée que requiert la notion de contrastes émotionnels. Je m’explique :
Compte tenu de l’inclination naturelle de la nature humaine à l’égoïsme,
c'est-à-dire tout simplement à l’expression débridée des instincts, lui laisser
le champ libre par la démocratie impliquera que ces instincts gagneront
continuellement du terrain, de sorte à instrumentaliser l’environnement. (Que
cela se traduise par un océan de plastique dans le pacifique nord ou par une
« gadgetisation » de l’enfant)
Il est en fait question d’une ultrarationalisation de
l’environnement qui en aseptisant des pratiques culturelles par l’autocontrôle (Norbert
Hélias en parle très bien) qu’elle induit leur fera perdre leur sens de sorte à
les éliminer à long terme. La laïcité exemplifie cette tendance.
Mais la démocratie dans son essence nivelante même annihile
le simple processus de contrastes émotionnels à l’origine de toute sensibilité.
D’où l’addiction aux jeux vidéo et autres écrans tactiles ainsi que le succès
des manèges à sensation, autant de phénomènes qui traduisent un besoin de
stimuli comme compensation d’un manque d’exercice de la sensibilité.
Nous en revenons donc à ce qui a été dit dans l’article
précédent : Contrairement aux autres espèces, c’est à l’homme de
s’autoréguler. S’autoréguler pour que cette instrumentalisation de
l’environnement, c'est-à-dire la rationalité mise au service des instincts ne
détruise pas notre système de valeurs et la sensibilité qui en découle.
La deuxième idée s’apparente au phénomène de basculement
d’une force à l’autre qui rythme la politique donc a fortiori l’histoire depuis
toujours. Dans l’extrait, cela s’illustre par le fait que les pauvres prennent
l’ascendant sur les oligarques et dans cet élan les tuent. Si le bipartisme à
l’américaine est actuellement dénoncé dans les sphères dissidentes, qu’elles se
réclament de l’extrême droite ou de l’extrême gauche, ça n’est pas en vertu de
sa nature, mais de la façon dont il s’exerce. Le bipartisme UMP-PS pour prendre
l’exemple de la France devient impopulaire parce qu’il ne représente plus
l’affrontement de deux forces, s’apparentant comme on le sait à une seule et
même doctrine libérale, et donc libéralo-libertaire puisque l’un ouvrant la
voie à l’autre comme l’analyse très justement Michéa. Dans ce cadre, la montée
du FN apparaît comme légitime dans le sens où elle est sur l’échiquier
politique l’expression la plus radicale possible d’un contre-pouvoir en mesure
de faire bloc. Mais, j’aurais très bien pu prendre l’exemple d’une hégémonie
américaine en place depuis 60 ans donnant actuellement lieu à un sévère retour de
manivelle russe sur la scène géostratégique internationale, et d’autant plus
idéologiquement, puisque outre les enjeux monopolistiques, on a affaire à ce
qu’Aymeric Chauprade qualifie très justement de lutte entre matérialisme et
traditionalisme. On a affaire à l’éternelle lutte politique de ceux qui érigent
l’individu en valeur suprême et ceux qui lui préfère la transcendance morale ou
communautaire.
Kant a essayé de réconcilier individu et bien commun sans
grand succès. S’il a très bien identifié et décrit la rectitude avec laquelle
la morale s’impose à l’esprit, son erreur a été de ne pas prendre en compte la
réalité dans laquelle cette morale s’inscrit nécessairement. De sorte qu’elle
ait vocation à se plaquer à cette réalité sans en épouser les subtilités, ce qui
crée une dissonance entre ces deux éléments. Voilà pourquoi il est toujours
plus approprié de parler de bon sens plutôt que de morale qui implique la
notion de pureté, d’absence de mélange. Notons également que cette absence de
nuance dans la pratique de la morale a légitimé les philosophies dégénérées de
Rawls ou d’Habermas ayant fait d’elle un hideux outil
« progressiste » visant à la conquête de l’individu du plus de droits
possible au prétexte que c’est ce que tous voudrait vouloir. Certainement pas Kant,
en tout cas…Et c’est la raison pour laquelle il n’est pas allé jusqu’au bout de
sa logique concernant son projet de paix perpétuelle assurée par un
gouvernement mondial.
Si le jeu politique est voué à être binaire, toute action
dissidente a vocation à en contrebalancer une autre de sorte à l’annuler. Mais cette raison de compensation d’une force par une autre au sein d’un processus naturel
de régulation n'est pas sa seule explication. C’est aussi parce que l’homme, tiraillé qu’il est entre raison,
sensibilité et instincts est incapable de s’objectiver assez pour tenir une
ligne de crête entre deux blocs de pouvoir qui s’affrontent, quand il n’adopte
pas délibérément des positions dénuées de nuances (ou extrémistes). Il s’en
trouvera donc comme magnétisé par l’un ou l’autre bloc de pouvoir selon sa
sensibilité politique, sa culture, ect. Magnétisme dont les effets auront
évidemment tendance à s’intensifier lorsque l’individu n’est pas confronté à
l’altérité, et c’est pour cela que la plupart des groupuscules politiques ne véhiculent
pas des idées équilibrées, produits pour ainsi dire d’une macération extrémiste
savamment entretenue par leur affranchissement de la société et des critères de
sélection subjectifs et en grand nombre. Ici est donc à distinguer
« radicalité » et « extrémisme ». La première démarche
relevant du simple équilibrage des forces contraires quand l’autre consiste à
exclure tout ce qui ne proviendrait pas de son logiciel de pensée.
En effet, opposer une force à une autre n’implique pas
systématiquement de rejeter cette dernière, puisqu’affirmer sa propre force
implique de lui donner les moyens d’exister et de se déployer en la nourrissant
de diversité, donc de forces adverses. Chaque force recèle sa part de lumière à
partir de laquelle naîtra une part d’ombre, délicieux caprice de toute
subjectivité qui est loin de tendre à la vérité.
Il s’agit donc pour des élites dignes de ce nom de compenser
la force d’une hégémonie par une autre tout en le faisant de façon assez
dépassionnée pour anticiper les dommages collatéraux inverses qu’impliquerait
l’émergence de cette deuxième force. Pour cela, il s’agit d’entretenir une
certaine multipolarité, biodiversité au sein de l’opposition. Une démocratie
dont le danger de nuisance serait cadenassé par la capacité des élites en
question à s’objectiver ainsi que par un microclimat au cap idéologique
clairement défini. « Suivre sa pente tout en la remontant », comme le
disait Marguerite Duras.